Chapitre Premier

L’Air

Des puits de lumière éclatants se formaient entre les pétales des fleurs des cerisiers et dansaient sur le sol et les troncs au rythme de la brise qui faisait vibrer le paysage. La période de floraison des fleurs roses poudrés était courte, il fallait donc être attentif jour après jour à cette apparition annuelle si on ne voulait pas que les délicates fleurs se transforment en bourgeons verts en un battement de cils. Le doux parfum des fleurs dansantes emplissait les environs là où elle se trouvait. Plus délicate que la rose par sa fragrance, son apparence et sa brève durée d’émergence, elle préférait (et de loin), s’allonger sur le tapis d’herbe fantasque sous la protection des cerisiers   dans le lieu le plus reculé du clos que de s’étendre sur le gazon bien coupé au millimètre, au centre des roseraies qui étaient à la convergence des allées qui était au milieu du jardin.

C’était bien vrai que l’herbe longue aux alentours de l’éden principal était plus agréable et plus moelleuse que celle bien courte et bien droite du noyau.

C’était bien connu.

Le bruit des feuilles crissant délicatement dans leur danse sur l’alizé berçait le silence d’un rythme relaxant. Le silence et les feuilles dansantes, voilà tout ce que l’on entendait quand on venait se coucher ici dans l’herbe tendre et négligée sous la coupole des fleurs de cerisiers délicates et éphémères. Pas de bavardages, pas de tapage de pieds, de coupage, de sciage ou de binage. Non, rien de tout ça. Le palais pouvait être assourdissant si on ne faisait pas une pause curative de temps en temps. Tous ces serviteurs, ces intellectuels, ces bonnes gens importants qui s’affairaient en bourdonnant pour accomplir leurs tâches tout en s’exténuant à la faire de la « meilleure » manière possible. Ces gens qui voulaient être mieux et qui au lieu de s’élever par la force de leurs bras se ré-haussaient en grimpant sur le dos des autres en espérant que le tabouret ne plierait pas… C’était fatiguant.

Les nobles étaient dépravés et prêchaient la sainteté, les cerveaux du royaume se battaient comme des enfants à coup de « oui mais moi je » et les servants… Et bien, les servants, pauvres âmes qu’ils étaient, essayaient de copier ce qui était considéré comme supérieur à eux car comme je le disais, ces gens veulent toujours être mieux.

S’élever c’était le but ultime de chacun d’entre eux. Même ceux qui pouvaient être estimés comme au-dessus de tous essayaient tant bien que mal de creuser un peu plus le plafond de leur condition.

Ah mais quel dommage ! Ici-bas l’herbe était tendre, le soleil joueur chaud, la brise ronronnante et tiède et le parfum délicat mais enivrant. Au loin elle entendait une voix qui appelait son nom brisant la sérénité de son petit cocon.

« Lyria ! »

Un petit soupir, un petit ronchonnement et un froncement de sourcils plus tard elle se redressait en un bond, assise toute droite.

« Là ! Je suis là ! »

Pendant que les pas furieux se rapprochaient en faisant bruisser l’herbe elle frappa ses jupons et ses manches pour enlever la saleté et cracha un juron quand elle vit une tâche verte sur sa jupe.

« Lyria… Encore à te cacher on ne sait où… »

Un grand homme aux cheveux noir-corbeau grisonnants avec des yeux bleu-cyan et une barbe bien entretenue apparu de derrière un buisson. Il portait un apparat bleu et gris composé d’un pantalon, d’un veston, d’une chemise grise, d’une veste et d’une cape attachée à l’épaule gauche et à son pectoral droit par des cordons de fils d’or. Les armoiries de la maison Sakien flottants sur le tissu blanc argenté.

Digne était sa posture, la main droite posée sur le pommeau de son épée et la gauche accrochée à sa hanche dans un air de mécontentement. Les cheveux gris du chevalier étaient élégamment plaqués en arrière, une mèche revêche flottant sur son front. C’était la tenure des grands soirs et des grandes rencontres.

« Père »

« Incroyable… Lyria regarde toi… Tu es complètement débraillée.

« Pardon père, c’est juste que je… »

« T’excuser sans changer de comportement c’est comme donner un sucre à un ours, ça ne sert à rien. »

Drôle de citation se disait Lyria mais ce n’était pas la première fois que le maître de maison avait sortie des leçons de sa composition de dessous sa cape. Il soupira d’un air exaspéré.

« Approche toi donc que je retire les branches de tes cheveux. Tu ressembles à un nid. »

« Merci Père »

Les grandes mains rugueuses et calleuses de Sir Sakien essayaient avec une délicatesse gauche de retirer les branchages et brins d’herbe des longs cheveux roux aux reflets miel de Lyria. Les yeux bleu turquoise piqués de vert et de noisette de la jeune fille étaient plantés sur les bottes de cuir usés du vieux loup. Il lui tirait les cheveux par mégarde mais elle ne se plaint pas et restait bien droite les mains dans le dos car même faire une grimace de douleur était considéré comme de la faiblesse dans sa famille. Se plaindre était hors de question. Les Sakien n’étaient pas faible. C’était connu.

Il n’y avait rien de plus déshonorant pour un Sakien que de montrer quand il avait mal, qu’il était attristé ou qu’il souffrait des difficultés de la vie. Il fallait affronter seul la douleur et garder pour soi ce qu’on pense.

Un oncle de Lyria avait d’ailleurs été renié de la famille à cause de cela. Faible d’esprit de naissance il avait fait un pacte avec des brigands de petite envergure qui se prenaient pour des esclavagistes et leur avait vendu femmes et enfants de ses contrés pour garder sa position de seigneur de fief. Il avait pleuré aux pieds des mercenaires pour qu’ils acceptent ce marché et qu’il n’ait pas à se battre pour sa position. Son comportement n’avait pas fait long feu, la famille Sakien possédant de nombreuses petites contrés dont les décisions d’entretien et d’administration étaient confiées en dernier lieu au Maître de Maison. La tête de la famille, grand père Ruvolf, avait eu bien vite vent de ce petit manège et le petit frère Gadol avait été déshérité, renié et exilé.

Si le palais était une peinture, une façade perfectionnée pour l’œil non-avisé, nous ne manquions pas d’hypocrisie et de fausseté dans notre vie courante. L’histoire avait été étouffée pour ne pas salir le nom de la maison et on traita l’oncle comme s’il n’avait jamais mangé à la même table que ses frères et ses parents. Le fin mot de l’histoire c’était que cet oncle « faible d’esprit » mais surtout de faible constitution savait qu’il ne serait pas assez fort pour se défendre et par conséquent défendre sa famille. Un Sakien ne pouvant pas se plaindre, il avait conclu qu’il ne pouvait pas demander d’aide à sa propre famille et avait trouvé une solution, détestable certes mais pratique, à sa problématique.  

Quand même notre famille nous pousse dans un recoin sombre, comment déceler la lumière chez les autres ? Comment maintenir sa propre lumière ?

Picture from : Hever Castle & Gardens

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