
Lyria, elle, avait choisi l’indifférence pour survivre au sein de cette famille. Indifférence aux mœurs et aux gens en général. Elle voulait vivre sa vie et ce par elle-même, sans dépendre des autres. Sa famille était à présent composée d’un père et d’un frère, dont les cœurs Sakien n’étaient ni clairs ni doux, et d’un oncle exilé.
Son père était Comte. Cela faisait d’elle un membre de la moyenne aristocratie. La maison Sakien n’était point riche mais elle n’avait pas vraiment de raison de se plaindre de sa situation. Depuis des générations les Sakien étaient devenus le bras armé du roi. Les deux familles partageaient une longue histoire. Il est dit que lors de la Grande Guerre il y a plus de 300 ans, le roi, à terre sur le champ de bataille s’était retrouvé face à une dizaine d’ennemis sans aucune garde personnelle. Là, ancêtre Sakien décida de se jeter dans la mêlée et à deux ils se sortir de cette situation quelque peu désespérée. Une amitié des plus tenace en fut forgée, dans l’acier et le sang. Les deux amis furent très proches pendant leurs vies entières. Aucun des deux ne mâchaient ses mots avec l’autre. Les deux devinrent des pères et ils décidèrent que les fils seraient nourris au même sein et élevés au même bâton pour qu’une amitié encore plus loyale soit formée.
L’ancêtre Sakien refusa toute sa vie un plus haut titre et son fils fit de même. Il affirma que Sa Majesté et lui étaient amis et que quand on est amis la place que l’on tient dans la société n’a pas d’importance. Son ami se fichait de son rang comme lui s’en fichait.
Le vieux n’était pas allé aider le roi parce qu’il avait vu que le pauvre bougre était le Roi. Il n’était même pas entré dans la mêlée pour aider qui que ce soit. Il pensait juste que tout espoir était perdu et il avait alors vu un groupe de jeunots sur lesquels il pouvait taper pour se défouler quitte à mourir sur l’une de leurs épées. Il avait son arme et tous ses membres. Il se battrait jusqu’à en mourir s’il le fallait mais il ne s’enfuirait pas.
C’est tel un Sakien, ignorant peur et douleur, qu’il se jeta à corps perdu dans le groupe et qu’il rencontra, là sur le sol, un roi crasseux qui se battait posé sur son postérieur. Cela l’amusa. Ils se battirent en parfaite harmonie et le loup Sakien décida ,alors qu’il coupait un bras, qu’il serait l’ami de l’autre peut importe ce que l’autre pensait. Il fut bien heureux du fait que la partie adverse voulut aussi être amis. Et c’est ainsi que les deux bagarreurs forgèrent le destin de leurs héritiers.
Chaque premier né royal et chaque premier né Sakien sont depuis nourris au même sein et élevés dans les mêmes exigences.
Pendant des générations la famille Sakien n’a donné naissance qu’à des hommes forts et robustes doués d’une aptitude extraordinaire au combat et d’un intellect certain. Le nombre de frères variaient de génération en génération mais jamais aucun homme Sakien ne demeura célibataire et jamais aucun homme qui ne fut pas le premier né ne prétendit au titre. D’autres familles avaient vu des batailles sanglantes entre garçons d’une même litée mais jamais la maison Sakien ne fut l’une de ces familles.
Des fils. Des générations de garçons qui se succédaient et qui polissaient les uns après les autres le nom de la maison par leur bravoure et leurs aptitudes. Des fils. Des générations d’hommes.
…
C’est alors que Lyria vint au monde. Elle tuait sa mère à sa naissance et fut la première fille de la lignée officielle depuis des centaines d’années. D’autres filles étaient nées mais elles étaient bâtardes de sang et de naissance ; Engendrements de maîtresses et autres prostituées.
Elle était donc la première fille née du couple officiel de la maison Sakien depuis longtemps. Sa mère était Comtesse dans un autres pays où elle fut proclamée plus belle femme du continent dès son entrée dans le monde lors de son bal des débutantes. De longs cheveux blonds d’or soyeux encadraient un visage aux traits fins et aux proportions parfaites. Ses grands yeux turquoise dont la pupille été auréolée d’or étaient délicatement entourés de longs cils blonds qui scintillaient au soleil. Sa bouche et ses joues étaient roses comme les belles-de-nuit du jardin qu’elle avait méticuleusement pensé pour complimenter le manoir. Son corps était long et élégant même après la naissance de son premier fils. Elle gardait une grâce inimitable qui lui donnait l’air d’une biche lorsqu’elle se déplaçait dans les jardins.
Le couple Sakien s’aimait beaucoup et il s’aimait bien. Les deux colombes s’étaient plu dès leur première rencontre et comme les pluies d’été, leur intérêt mutuel les avait investis jusqu’aux os de manière inopinée. Ils s’étaient accordés sur le fait de ne pas appeler cela de l’amour car l’amour, comme ils le pensaient, ne tombait pas du ciel mais était construit jour après jour. Ils s’aimèrent beaucoup et vécurent heureux avec leur fils pendant 7 ans, puis l’impensable se produisit.
Une fille naquit des tréfonds des ténèbres et la phrase « une vie pour une vie » ne fut jamais aussi convenable. Une femme mourût et une autre prit sa vie.
Lorsque la nouvelle tomba, celle qu’une fille était venue au monde et qu’elle avait tué la douce, délicate et irremplaçable Comtesse, la maison se tint dans un mutisme saint pendant 3 jours. Le bébé ne pleura pas. Elle avait l’air consciente de l’atrocité qu’elle venait de commettre.
Le père ne vint pas l’accueillir en ce monde comme il est coutume de le faire et le frère ne vint pas non plus. Aucune célébration ne fut organisée. On lui donna le nom que sa mère avait choisi avec grand soin lors d’une chaude journée printanière.
On décida qu’il serait mieux de confier l’enfant à une nourrice qui s’occuperait d’elle hors de la propriété et ce jusqu’à ce que le Comte ou le Jeune Maître eurent envie de la voir.
L’enfant ne fut jamais demandée.

